ТРИ ПРСТА
Operacija Beograd
Monastère de Studenica dans la brume
Manifeste · Манифест

Pourquoi on part

Ce qu'on vient chercher
“Za krst časni i slobodu zlatnu.”
Njegoš · Gorski Vijenac · 1847

Trois Français partent de Paris pour huit jours de pèlerinage à travers la Serbie — le dernier pays d'Europe où les coupoles sont encore des coupoles, où les drapeaux veulent encore dire quelque chose, où trois doigts levés signifient autre chose qu'un selfie.

David, Etienne, Théo. Trois Français qui ont cessé d'attendre quelque chose de la France. Ils ne viennent ni pour la plage, ni pour la bière pas chère, ni pour cocher une case sur une map Google. Ils viennent voir de leurs propres yeux si ce qu'ils ont lu dans Njegoš, dans Andrić, dans les dépêches de la guerre de 1999, dans les passages les plus amers de Houellebecq — est encore vrai quelque part.

La France est une république laïque, hyperconfessionnelle, sans clergé sur les places publiques, où Notre-Dame a brûlé et où les dimanches sont silencieux. Belgrade est une capitale orthodoxe à 85%, dont le Hram Svetog Save est plein dimanche matin, dont le patriarche Porfirije sort dans la rue, dont la langue porte Dieu dans chaque phrase. Ce sont deux pays, et l'un a encore des choses que l'autre a laissé s'éteindre.

On vient pour la mémoire. Celle des Nemanjić, des Karađorđević, de la SFRJ, des bombardements de 1999, des martyrs de Jasenovac, du patriarche Pavle, des vétérans en casquette titovka qui jouent aux échecs dans les parcs. Une mémoire non négociée, non muséalisée, encore brûlante.

Le voyage porte un nom : ТРИ ПРСТА— Trois Doigts. Parce qu'on est trois, et parce que le salut serbe à trois doigts est à la fois orthodoxe (Père, Fils, Saint-Esprit) et national (une main qui dit « je sais qui je suis »). On lève la main une fois pour la foi, deux fois pour la patrie, trois fois pour la fraternité.

Équipage · Posada
David — le Commandant
Pilote l'itinéraire, négocie la rakija en dinars, prononce le cyrillique sans trembler. A lu Njegoš deux fois et connaît la date de la bataille de Kosovo Polje par cœur.
Etienne — le Commissaire politique
Grand, épaules larges, l'arcade fendue comme un boxeur des années 30, la voix si grave qu'elle fait vibrer les verres de šljivovica. Quand il parle, les vieux des kafanas se taisent et écoutent.
Théo — l'Éclaireur
Petit, chauve, l'allure d'un Emmanuel Macron en mission clandestine. Premier entré dans chaque monastère, dernier sorti de chaque splav. Invisible à trois mètres, redoutable à dix.
I.
Orthodoxie
Pravoslavlje

Une liturgie au Temple de Saint-Sava. Le monastère de Studenica. Les fresques de 1208. Les reliques des rois devenus saints.

II.
Nation
Nacija

Le Musée Militaire. Les ruines OTAN sur Nemanjina. La mémoire de Jasenovac. Topola et le mausolée royal. Les tombes de Novo Groblje.

III.
Yougoslavie
Jugoslavija

La Maison des Fleurs de Tito. Les spomeniks brutalistes. Šumarice. Le flea market du Blok 44. Les cassettes de turbo-folk.

Et entre tout ça — parce qu'on est français, et parce qu'on aime manger — on va griller. Du ćevapi à Walter, un mega-roštilj à Šumatovac, des pljeskavice de 400 grammes, un cochon entier à la broche devant Studenica, de l'agneau sous la cloche à Kraljevo. La viande est le second testament.

On boira de la rakija de prune dans des verres ébréchés. On écoutera du Roki Vulović à fond sur la route des monastères. On lèvera trois doigts avec des inconnus dans des kafanas sans touristes.

Sa verom u Boga.
Tri prsta u vazduh.

Maj MMXXVI · Beograd, Novi Sad, Topola, Kragujevac, Kraljevo, Studenica