
Pourquoi on part
Trois Français partent de Paris pour huit jours de pèlerinage à travers la Serbie — le dernier pays d'Europe où les coupoles sont encore des coupoles, où les drapeaux veulent encore dire quelque chose, où trois doigts levés signifient autre chose qu'un selfie.
David, Etienne, Théo. Trois Français qui ont cessé d'attendre quelque chose de la France. Ils ne viennent ni pour la plage, ni pour la bière pas chère, ni pour cocher une case sur une map Google. Ils viennent voir de leurs propres yeux si ce qu'ils ont lu dans Njegoš, dans Andrić, dans les dépêches de la guerre de 1999, dans les passages les plus amers de Houellebecq — est encore vrai quelque part.
La France est une république laïque, hyperconfessionnelle, sans clergé sur les places publiques, où Notre-Dame a brûlé et où les dimanches sont silencieux. Belgrade est une capitale orthodoxe à 85%, dont le Hram Svetog Save est plein dimanche matin, dont le patriarche Porfirije sort dans la rue, dont la langue porte Dieu dans chaque phrase. Ce sont deux pays, et l'un a encore des choses que l'autre a laissé s'éteindre.
On vient pour la mémoire. Celle des Nemanjić, des Karađorđević, de la SFRJ, des bombardements de 1999, des martyrs de Jasenovac, du patriarche Pavle, des vétérans en casquette titovka qui jouent aux échecs dans les parcs. Une mémoire non négociée, non muséalisée, encore brûlante.
Le voyage porte un nom : ТРИ ПРСТА— Trois Doigts. Parce qu'on est trois, et parce que le salut serbe à trois doigts est à la fois orthodoxe (Père, Fils, Saint-Esprit) et national (une main qui dit « je sais qui je suis »). On lève la main une fois pour la foi, deux fois pour la patrie, trois fois pour la fraternité.
Une liturgie au Temple de Saint-Sava. Le monastère de Studenica. Les fresques de 1208. Les reliques des rois devenus saints.
Le Musée Militaire. Les ruines OTAN sur Nemanjina. La mémoire de Jasenovac. Topola et le mausolée royal. Les tombes de Novo Groblje.
La Maison des Fleurs de Tito. Les spomeniks brutalistes. Šumarice. Le flea market du Blok 44. Les cassettes de turbo-folk.
Et entre tout ça — parce qu'on est français, et parce qu'on aime manger — on va griller. Du ćevapi à Walter, un mega-roštilj à Šumatovac, des pljeskavice de 400 grammes, un cochon entier à la broche devant Studenica, de l'agneau sous la cloche à Kraljevo. La viande est le second testament.
On boira de la rakija de prune dans des verres ébréchés. On écoutera du Roki Vulović à fond sur la route des monastères. On lèvera trois doigts avec des inconnus dans des kafanas sans touristes.
Sa verom u Boga.
Tri prsta u vazduh.
Maj MMXXVI · Beograd, Novi Sad, Topola, Kragujevac, Kraljevo, Studenica